Cela commence par la première personne du singulier, et ça s'étend à toutes les paroles. On se noit dans cette épreuve de force qui est de lutter contre
l'egoïsme, l'hypocrisie, et tous ces autres sentiments qui rejaillissent si souvent au point que les attacher en devient difficile.
J'ai aussitôt tenté de taire le "je" par un passe ton tour, un hochement de tête, un petit signe de l'épaule, et autres dérivations corporelles. Le mime
est un spectacle de qualité qui renvoit alors la parole aux tréfonds des palais, muette comme un roi décapité. "Il faut tenter la toux pour le
tout" éternuait un fumeur au bar. Une bière tiède face à lui, un ticket de tac-o-tac en guise de sous-verre, et une parole rauque pour sagesse.
Aussi il me fallait essayer de survivre à mon "je" en lui donnant résonnance, dans un espace différent, en terre inconnue, comme si cette fougue, cette fuite pouvait annihiler cet ego qu'on
se traîne... C'est sûrement pour mieux le faire mousser que l'on fait ce genre de... démarche.
L'autre fois je me promenais, la ville n'était pas mienne comme toutes les autres par ailleurs. Les rues répétaient mes pas, et je mimais la ville, dévisageant les devantures, analysant la
typologie des réverbères, relevant le nom des compteurs edf et les villes de fabrication des bouches d'égoût, oh quel belle église, et quelle gare au style si commun, me taisant toujours, ne pas
tricher, je suis sur la bonne voie... Du moins je me répétais. J'explorais les angles, les enseignes étaient les mêmes Monop', Ed, Boulangerie, et boucherie au nom cocasse :
Delicatessen.
Je flanais tête en l'air, la cime, les arbres, le ciné, les odeurs de kebab, les pigeons, le bruit des moteurs, les trottoirs patchwork de bitume en une seule couleur (le gris-noir) mais en
multipliant les tons, comme si c'était un prisme de lumière noire décomposé... Je me perds dans des détails. Puis il y avait aussi les habituels constellations de chewing-gums crachés aux arrêts
de bus, puis également ces mégots au bout rose rejetés par des femmes.
A force d'adopter cette technique de petit découvreur de terre inconnue, on finit toujours par constater une certaine constance avec sa propre origine, ses propres trottoirs, quand d'un pas vous
entendez le minuscule son de la compression d'une déjection bien fraîche.
Comme dirait l'autre : "y'a pas de chien méchant, y'a que des mauvais maîtres".
Je reviendrai peut-être, et je ferai comme tous, je regarderais le sol et rêverai sûrement d'être ailleurs au bout d'un moment de lassitude, quand
j'aurais enfin relevé toutes les couleurs du prisme gris-noir, découvert la grande ours verte de pâte à macher... Je vous passe les détails.
A plus, les découvreurs.
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